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Caucase, lieu de création...

Je me souviens d'un livre sur les arbres, une flore qu'on avait quand j'étais enfant, où l'on décrit les arbres de nos régions d'Europe. Dans un coin, au bas de la description, il y a l'origine connue ou supposée des espèces. Et, je ne sais pas, mais j'avais l'impression qu'à chaque fois que je regardais l'origine de nos arbres, tous, ceux des parcs, des forêts ou des vergers, les ormes, les charmes, les platanes, les pommiers, les poiriers, les abricotiers que sais-je, sans parler des arbustes, des arbrisseaux, des taillis, des haies... bref, à chaque fois...  origine : Caucase, Asie Centrale ou Orientale. Mais vraiment ; Caucase revenait me semblait-il systématiquement.
Depuis j'ai repris les flores, finalement non, tout ne vient pas de là-bas.
Mais tout de même, cette région, cette profusion, cette diversité géographique, des reliefs, des climats, des micro-climats, l'influence chaude et humide de la mer Noire, l'influence froide et humide de la Caspienne, les vents glacés qui descendent des crêtes qui dépassent 5 000 mètres, le courant d'air chaud coincé entre le Petit et le Grand Caucase, le souffle brûlant des déserts d'Iran et de Syrie qui remonte et se glisse vers l’Azerbaïdjan .. Oui, le Caucase a tout pour réveiller la nature, la vie, la folie biologique, toutes les espèces peuvent se donner rendez-vous ici et convoler, expérimenter, inventer, avant de conquérir le monde...
Et les homme aussi !!!
Caucase, la montagne des langues, où la moindre vallée abritait un peuple différent, une langue autre, Babel n'est rien à côté de la montagne magique...


Petit cours d'archéo-botanique avec Nana

Rencontre au Musée National, dans la salle aux trésors ; on restaure le Musée pour une inauguration prochaine, et les chercheurs ont entassés leurs collections dans d'immenses salles en attendant, sous les plastiques. C'est mystérieux, émouvant, presque érotique : qu'est-ce que ces voiles blancs nous cachent, nous réservent, quelles merveilles, quelles surprises ?
(voir post Musée Secret)
On est là pour parler du vin des origines, mais Nana Rusishvili, ne l'entend pas de cette oreille, elle veut aussi parler du blé, qui est l'objet véritable de sa recherche :
le passage du blé sauvage au blé domestiqué, au néolithique.
Décidemment, cela peut bien se rapprocher de notre recherche sur la vigne des origines (voir (voir post A l'origine des origines)
Nous faisons l'interview :

Nana Rusishvili:
"Ce n'est pas prouvé, mais on peut penser que la vigne cultivée Vitis vinifera vient de la vigne sauvage Vitis sylvestris. Cela s'est passé sur le continent d'Eurasie où se trouve la vigne sauvage, dans les forêts. La Géorgie fait partie de cette région, et les preuves les plus tangibles qu'on ait depuis la période du néolithique dans les habitations, ce sont les fouilles de Arukhlo et Khamis Didi Gora qui appartiennent à la culture Shulaveri-Shomu Tepe. C'est grace aux pépins, d'après les études morphologiques, que l'on peut savoir si ils sont cultivés ou sauvages. Et justement on a prouvé que les pépins enterrés dans les habitations de la période néolithique appartiennent à la vigne cultivée, Vitis Vinifera.
Comment fait-on l'identification de ces pépins ? C'est par la forme et par les gênes. Et dans les fouilles, les pépins répondent à tous les critères de la vigne cultivée.

Ce n'est pas un hasard si la vigne est déjà cultivée, vu les outils que l'on a trouvé, qui nous montrent que l'agricultiure était déjà bien développée. Si la vigne était déjà domestiquée, c'est le résultat de ce développement avancé dans cette culture du néolithique.


Une des preuve de cette agriculture développée sur ce territoire, on la trouve sur les traces de blé sur une brique des maisons. (Elle nous montre une empreinte de végétal, on reconnait bien la forme du blé dans un fragment d'argile) Ca, c'est le blé "mou", ou blé tendre ! Et ce blé "mou" correspond à un stade d'évolution assez avancé ; on peut dire qu'au 6ème millénaire, le blé "mou" existait déjà. D'ailleurs, le blé avec lequel on se nourrit aujourd'hui, c'est ce blé "mou". En nettoyant les briques qui formaient les maisons dans les fouilles archéologiques, on a trouvé des traces de grains de ce blé.
Le blé sauvage est dur à travailler, c'est difficile d'extraire le grain de l'épi. Mais le blé sauvage arrive à se reproduire seul en tombant sur le sol quand il est mûr. Quand les gens ont commencé la domestication, ils ont fait la sélection instinctivement, ils ont choisi les espèces les plus faciles à travailler; et de plus en plus avec le temps, on a obtenu, non seulement du blé plus facile à travailler, mais on voit par exemple à Arakhlo apparaître le blé à 42 chromosomes (qui est la mutation génétique caractéristique du blé moderne, le blé tendre, alors que les formes plus primitives sont à 24 chromosomes), le blé "libre" avec les grains nus (donc plus faciles à extraire).

On dit que le Caucase, c'est la montagne des langues, mais on pourrait dire la même chose à propos du climat ; ici on trouve le climat de presque tout le monde entier. On a la mer, la montagne, le désert, le climat sub-tropical, et justement c'est cette diversité climatique a causé la diversification biologique. Par exemple pour le blé (ah ah, nous y revenons !) dans le monde entier on trouve 28 sortes de blé dont 21 sont originaires de Géorgie ! Dont 5 endémiques, qu'on ne peut pas trouver ailleurs ! Il y a 500 cépages de vigne en Géorgie et justement, cette diversification est causée par la diversité climatique qu'on trouve sur un aussi petit territoire.


Je peux parler aussi de la culture Koura-Araxe (du nom des 2 grands fleuves trans-caucasiens qui se jettent dans la Caspienne) qui suit la période néolithique. Les pépins de raisin que l'on a trouvé sont de plus en plus gros, ce sont des pépins des raisins de table.

(Puis elle cherche quelque chose, et elle nous montre des pépins dans une petite boîte) Ces pépins, trouvés à Kadashvili Gora, sont plus petits que ceux des raisins de table. Ce sont les premiers pépins trouvés dans le monde entier !! Ca veut dire qu'ils ont 3 000 ans de plus que tous les autres trouvés ailleurs ! Ils datent du 6ème millénaire avant notre ère. Les premiers après ceux là, on les a trouvés en Jordanie, et là-bas, les chercheurs pensent que c'est une forme intermédiaire entre cultivé et sauvage, et on les date du 3ème millénaire. Alors que ceux-là sont des pépins du 6ème millénaire, et ce sont de la vigne domestique !!

On trouve toujours le blé dans l'histoire, on trouve toujours la vigne, on peut dire que ce sont 2 cultures liées, comme on a toujours le pain de la vie, on a toujours la vigne et les pépins (!)."


Le tournage continue, puis on va boire un... café dans une autre pièce. On parle vin, comme toujours, chacun a ses histoires, ses connaissances, ses expériences. Nana parle de certains cépages très locaux, très anciens. Décidémment, le vin, toujours, touche les Géorgiens de tellement près !

voir "Distribution Dika Wheat in Georgia"  N. Rusishvili, T. Jinjaikhadze, I. Maisaia  Tbilisi 2010

A l'origine de l'origine !

Une des questions que l'on se pose quand on parle des origines du vin, c'est celle de l'origine de la vigne cultivée, Vitis vinifera (la vigne que l'on va vinifier !)
C'est le nom de la sous-espèce, c'est une mutation de l'espèce sauvage Vitis sylvestris (la vigne qui pousse dans la forêt), l'aire de répartition étant l'Europe et l'Asie Centrale.
La question que se posent les ampélologues (quel nom !) est de trouver le lieu et le moment où la vigne sauvage (sylvestris) est devenue cultivée (vinifera). Et ils pensent que l'on découvrira en conséquence le lieu et l'époque où l'homme a découvert les secrets de la fabrication du vin.
Il y a des programmes de recherche en cours sur le sujet, avec une traque génétique passionnante de la vigne, entre les espèces sauvages asiatiques, européennes, et les cépages cultivés actuels. Pour l'instant, les résultats (José Vouillamoz1) plaident pour une mutation des souches anatoliennes et transcaucasiennes vers Vitis vinifera. Ce qui confirme donc toute cette région sud-caucasienne comme étant certainement le foyer primitif de l'invention du vin.
Mais évidemment ce que l'on peut imaginer aussi, c'est que tout n'est pas aussi tranché que ça, que l'homme a certainement consommé du raisin sauvage depuis extrêmement longtemps, probablement depuis qu'il a quitté l'Afrique et est arrivé en Eurasie ; pourquoi en serait-il autrement ?
 L'homme, chasseur-cueilleur par nature, a toujours cherché dans son habitat les sources de nourritures possibles, et le raisin est un fruit évident, dégusté par les oiseaux ou les petits grimpeurs, car le problème est là : la vigne est une liane et grimpe aux arbres. Les raisins ne sont pas comme aujourd'hui au ras du sol, mais bien à 5 mètres accrochés aux branches.
Les hommes ont donc goûté, apprécié, dégusté même cette petite baie très tôt dans leur histoire, on va dire (mais ce n'est pas très scientifique !), depuis toujours ! Mais la question est donc : où, quand et comment ont-ils commencé à "adopter", à sélectionner, à cultiver cette liane sauvage ? 
C'est bien sûr une fois encore tout le processus de domestication d'espèces naturelles qui fonde la "révolution néolithique" qui est ici au centre de l'interrogation. 

http://www.penn.museum/sites/biomoleculararchaeology/wp-content/uploads/2009/11/Vouillamoz2006ArmeniaGeorgiaTurkeyGenotyping11.pdf